Ann Guenter, grand reporter pour 20 Minutes, revient d'un voyage marquant en Ukraine, trois ans après le début de l'invasion russe. Son témoignage offre un regard sans filtre sur la réalité d'un pays en guerre, où la normalité s'est redéfinie au rythme des alertes aériennes et des explosions. Entre rencontres bouleversantes et questionnements éthiques, la journaliste dévoile les coulisses d'un métier qui consiste à documenter l'indicible, tout en préservant son humanité.
De retour de cette mission périlleuse, Ann Guenter partage son expérience du terrain, les défis professionnels qu'elle affronte quotidiennement et les émotions contradictoires qui l'habitent face à la souffrance des Ukrainiens. Son récit illustre comment le journalisme de guerre exige un équilibre délicat entre engagement professionnel et distance émotionnelle, dans un contexte où chaque information peut être difficile à vérifier.
Une Ukraine transformée par trois ans de conflit
L'omniprésence de la guerre dans le quotidien
Lors de cette nouvelle visite en Ukraine, Ann Guenter a immédiatement constaté une intensification dramatique du conflit. Les alertes aériennes, transmises via une application dédiée, se déclenchent désormais presque à chaque minute, créant une atmosphère d'urgence permanente. Le paysage sonore des villes ukrainiennes s'est lui aussi métamorphosé : le bruit constant des générateurs électriques est devenu la bande sonore quotidienne, témoignant des destructions massives des infrastructures énergétiques.
Malgré cette omniprésence de la menace, la reporter observe un phénomène paradoxal : la vie continue, presque normalement. "En temps de guerre, l'anormal devient normal", constate-t-elle, soulignant cette capacité d'adaptation remarquable des populations civiles. Dans les villes situées sur le front, beaucoup d'habitants ignorent désormais les alertes aériennes, sauf en cas d'explosions vraiment proches, et poursuivent leurs activités comme si de rien n'était.
La guerre visible dans les rayons des supermarchés
La stratégie militaire russe a évolué vers des cibles civiles et économiques. Les centres commerciaux, les producteurs et les centres de distribution font désormais l'objet d'attaques systématiques, entraînant des pénuries de biens dans les supermarchés. Ces rayons parfois vides constituent l'un des signes les plus visibles de l'impact du conflit sur la vie quotidienne des Ukrainiens, au-delà des destructions spectaculaires.
Cette tactique d'épuisement vise à démoraliser la population en détériorant progressivement les conditions de vie. Ann Guenter constate que cette stratégie porte ses fruits : l'esprit combatif qui animait les Ukrainiens au début de l'invasion a cédé la place, chez beaucoup, à un profond découragement et à une forme de résignation face à une situation qui ne s'améliore pas.
Les obstacles à une couverture équilibrée
La question de l'équilibre journalistique en zone de guerre pose des défis considérables. Ann Guenter reconnaît volontiers qu'elle aimerait pouvoir couvrir également la situation depuis la Russie, mais les autorités russes l'en empêchent. Son accréditation pour les zones occupées lui a été retirée après qu'elle a tenté de réaliser un sondage dans les rues de Donetsk occupée en 2021. Plus récemment, après un reportage dans la région de Koursk en 2024, l'ambassade russe à Berne l'a même menacée de prison.
Face à ces contraintes, la journaliste adopte une approche pragmatique : elle rend systématiquement transparentes les conditions dans lesquelles ses reportages sont réalisés. Elle s'appuie également sur des experts externes capables de contextualiser l'ensemble de la situation et confronte leurs analyses à ses propres observations terrain. Cette méthodologie représente, selon elle, ce qui se rapproche le plus d'un traitement équilibré dans un contexte où les informations sont parfois limitées, déformées et difficiles à vérifier.
L'éthique journalistique face à la souffrance
Le travail d'Ann Guenter l'amène quotidiennement à recueillir des témoignages de personnes confrontées à la souffrance, à la perte et à l'épuisement. Face aux accusations potentielles d'exploitation journalistique de cette détresse, elle défend une approche fondée sur la transparence et le respect. Son rôle, explique-t-elle, consiste à donner une voix à ces personnes, à documenter leur réalité pour que le monde n'oublie pas.
La reporter explique systématiquement aux personnes interrogées les raisons de ses entretiens et respecte scrupuleusement leur souhait de ne pas parler ou de ne pas être photographiées. Elle insiste également sur le fait qu'aucune exagération n'est nécessaire : ce que les gens racontent en temps de guerre est déjà suffisamment dramatique. Son travail se limite à fournir un contexte avec des chiffres et des faits, ou à décrire une ambiance.
Le défi de la distance professionnelle
Maintenir une distance professionnelle constitue l'un des défis les plus difficiles pour Ann Guenter dans ce conflit. Elle connaît certaines personnes depuis des années et observe que leur situation ne cesse de se dégrader, sans possibilité pour elles de quitter le pays. Cette proximité émotionnelle rend particulièrement ardu le principe journalistique de non-engagement, même si elle reconnaît sa nécessité absolue.
Pour préserver son professionnalisme, la reporter a développé une méthode : laisser passer du temps entre les entretiens, qu'elle enregistre systématiquement, et le moment de l'écriture. Cette distanciation temporelle lui permet de traiter les informations avec le recul nécessaire, tout en ne niant pas l'impact humain de ces rencontres sur sa propre personne.
Gérer le danger au quotidien
Travailler en zone de guerre implique une évaluation constante du risque. Ann Guenter décrit comment, lors des premières nuits, elle se réfugiait fréquemment dans les abris, n'étant plus habituée aux bruits caractéristiques du conflit : alertes aériennes, grondements d'explosions. L'imagination travaille alors intensément, visualisant les images des villes ravagées et redoutant que la prochaine explosion ne soit la bonne.
Progressivement, l'expérience permet de mieux interpréter les bruits et les événements, de distinguer les menaces réelles des alertes routinières. La journaliste raconte également ces déplacements nocturnes sur des autoroutes où sont tendus des filets de protection contre les drones, seule voiture sur la route, où la concentration sur la mission permet de ne pas constamment imaginer le pire. Mais les moments de doute surgissent inévitablement, comme lorsque tout tremble lors d'une détonation dans un hôtel de Zaporijjia, ville située sur le front.
Pourquoi continuer malgré tout
Face aux dangers et aux difficultés, Ann Guenter réaffirme l'importance cruciale de son travail. Plus l'Ukraine et la vie quotidienne de ses habitants disparaissent des gros titres médiatiques, plus la situation se détériore pour tous. Cette guerre au cœur de l'Europe concerne l'ensemble du continent, que les populations le veuillent ou non, et le silence médiatique équivaudrait à une forme d'abandon.
Le dernier soir de son séjour à Odessa illustre parfaitement les contradictions de l'Ukraine en guerre. Son traducteur et "fixeur" local célébrait son anniversaire en mixant dans un club, où de jeunes gens dansaient et faisaient la fête, malgré une certaine lourdeur ambiante. Devant l'hôtel, peu après, un homme l'a abordée : ancien combattant de la bataille de Bakhmout, il cherchait de l'argent pour se loger. N'ayant rien à lui donner, la journaliste a vu cet homme repartir, résigné.
Ce contraste saisissant entre la jeunesse qui tente de vivre normalement et le soldat qui a traversé l'enfer pour son pays sans avoir maintenant les moyens de se payer un toit résume, selon Ann Guenter, la réalité complexe et déchirante de l'Ukraine d'aujourd'hui. Une réalité qu'elle continuera à documenter, malgré les risques et les difficultés, parce que raconter ces histoires reste le meilleur rempart contre l'oubli et l'indifférence.