Rachida Dati jugée pour corruption dans l'affaire Renault-Nissan

Rachida Dati jugée pour corruption dans l'affaire Renault-Nissan

Le procès de Rachida Dati, ancienne ministre de la Justice, s'est ouvert mercredi à Paris dans une atmosphère de grande attention médiatique. L'ex-garde des Sceaux comparaît pour des soupçons de corruption et de trafic d'influence liés à des honoraires de 900 000 euros perçus de Renault-Nissan entre 2009 et 2013. Vêtue de noir, la maire du 7e arrondissement de Paris a décliné son identité à la barre avant d'écouter le résumé des poursuites engagées contre elle.



Cette affaire judiciaire intervient dans un contexte politique particulier pour Rachida Dati, qui a récemment quitté le gouvernement d'Emmanuel Macron où elle occupait le poste de ministre de la Culture. Le procès soulève des questions fondamentales sur la compatibilité entre mandats politiques et activités professionnelles privées, notamment dans le cadre du Parlement européen.



Les accusations portées contre l'ancienne ministre



Le parquet national financier (PNF) accuse Rachida Dati d'avoir établi un pacte de corruption avec Renault-Nissan entre octobre 2009 et février 2013, période durant laquelle elle siégeait au Parlement européen. Selon l'accusation, l'ancienne ministre aurait illégalement fait du lobbying pour le compte du constructeur automobile sous couvert d'une convention d'honoraires d'avocat.



Le contrat litigieux, signé le 28 octobre 2009 entre Rachida Dati et Carlos Ghosn, alors tout-puissant PDG de Renault-Nissan, prévoyait une rémunération forfaitaire annuelle de 300 000 euros hors taxes. Pour le PNF, cette convention aurait servi à masquer un travail de défense des intérêts du groupe au sein de l'hémicycle européen, une activité strictement interdite par le statut d'eurodéputé.



Un contrat découvert lors de l'affaire Ghosn



C'est dans le cadre d'une autre procédure judiciaire que ce contrat a été découvert. À l'été 2019, lors d'une perquisition au siège de Renault consécutive à l'arrestation de Carlos Ghosn au Japon, les enquêteurs français ont mis la main sur ce document compromettant. Cette découverte fortuite a déclenché l'ouverture d'une enquête spécifique sur les relations entre l'eurodéputée et le constructeur automobile.



L'accusation soulève plusieurs éléments troublants concernant ce contrat. Rachida Dati n'est devenue avocate que quatre mois après la signature de la convention avec RNBV, la société néerlandaise servant à piloter l'alliance Renault-Nissan. De plus, les traces du travail juridique effectué apparaissent "singulièrement limitées" au regard de la durée de la prestation et du montant des honoraires versés.



Les éléments à charge retenus par le parquet



Le parquet national financier a identifié plusieurs actions qui, selon lui, démontrent l'existence d'un lobbying actif en faveur de Renault-Nissan. Parmi les éléments à charge figurent :




  • Trois questions parlementaires liées au secteur automobile

  • Des prises de position publiques favorables au constructeur

  • Une note récapitulative envoyée par Rachida Dati à Carlos Ghosn en février 2013



Cette dernière note, rédigée à la fin du contrat, résumerait les interventions effectuées par l'eurodéputée en faveur du groupe. Pour l'accusation, elle constitue une preuve tangible du pacte de corruption. La défense y voit au contraire une simple veille juridique, parfaitement compatible avec son activité d'avocate.



La défense de Rachida Dati : un travail d'avocate légitime



Rachida Dati dément catégoriquement les accusations portées contre elle. L'ancienne ministre soutient qu'elle n'a effectué qu'un travail d'avocate, légalement compatible avec sa fonction d'eurodéputée. Ses avocats, Mes Olivier Pardo, Olivier Baratelli et Antoine Beauquier, ont déclaré que "la défense démontrera que Rachida Dati a travaillé exclusivement comme avocate pour RNBV et que les accusations infondées d'un supposé trafic d'influence au Parlement européen relèvent d'une construction intellectuelle artificielle de l'accusation".



Selon sa version des faits, Rachida Dati serait bien intervenue pour Renault comme avocate dans des dossiers internationaux complexes, notamment en lien avec le Maroc, l'Algérie, la Turquie et l'Iran. Elle affirme que c'était la volonté explicite de Carlos Ghosn de ne pas conserver les notes juridiques qui lui étaient adressées, ce qui expliquerait l'absence de traces écrites substantielles de son travail.



La stratégie de défense prévoit de faire citer plusieurs témoins qui attesteront, selon elle, de la réalité et de l'effectivité de son travail juridique pour le compte du constructeur automobile. Ces témoignages seront cruciaux pour établir la matérialité des prestations facturées.



L'absence remarquée de Carlos Ghosn



Le procès se déroule en l'absence de Carlos Ghosn, l'autre prévenu dans cette affaire. Le magnat déchu de 72 ans, réfugié au Liban depuis sa spectaculaire évasion du Japon en décembre 2019, reste hors de portée des mandats d'arrêt des justices française et japonaise. Le Liban, dont il possède la nationalité, ne pratique pas l'extradition de ses ressortissants.



Dans un courrier adressé fin août au tribunal, Carlos Ghosn a sollicité le renvoi de l'audience pour des raisons procédurales, arguant que sa convocation n'aurait pas été reçue dans les formes et délais légaux. Tout en démentant vouloir "retarder ce procès", l'ancien patron s'est déclaré prêt à comparaître en visioconférence depuis Beyrouth pour "s'expliquer sur des faits qu'il conteste".



Aucun avocat ne le représente officiellement à l'audience, bien que son conseil libanais suive discrètement les débats depuis les bancs du public. Cette absence physique complique considérablement la tenue du procès et la manifestation de la vérité judiciaire.



Des enjeux politiques et professionnels considérables



Si l'enjeu politique de ce procès s'est atténué depuis la sévère défaite de Rachida Dati aux municipales parisiennes face au socialiste Emmanuel Grégoire, l'ancienne ministre joue néanmoins gros devant ses juges. Elle risque en effet cinq ans d'inéligibilité, une peine qui mettrait fin à son mandat de maire du 7e arrondissement de la capitale et hypothéquerait définitivement ses ambitions politiques futures.



Sur le plan pénal, Rachida Dati encourt dans cette affaire dix ans d'emprisonnement pour corruption passive et 450 000 euros d'amende pour recel. Ces peines maximales, même si elles sont rarement prononcées dans leur intégralité, témoignent de la gravité des faits reprochés.



Dans un timing surprenant, juste avant l'ouverture du procès, Rachida Dati a sollicité sa réintégration dans la magistrature, au sein de laquelle elle n'a plus exercé depuis plus de vingt ans. Cette démarche, qui relève d'un droit automatique pour les anciens magistrats, sera examinée par le Conseil supérieur de la magistrature "pas avant fin septembre, début octobre", soit après la tenue prévue du procès.



Un procès sous haute surveillance médiatique



Ce procès représente un moment crucial pour la justice française dans sa capacité à juger les élites politiques et économiques. L'affaire met en lumière les zones grises entre activités professionnelles privées et mandats publics, particulièrement au niveau européen où les règles de déontologie sont parfois moins strictement contrôlées qu'au niveau national.



Le déroulement du procès sera scruté avec attention, tant par les observateurs politiques que par les spécialistes du droit. La question centrale reste de savoir si la justice parviendra à démontrer l'existence d'un pacte de corruption ou si, au contraire, elle ne pourra établir qu'une prestation d'avocat certes généreusement rémunérée, mais légale.



L'issue de ce procès pourrait avoir des répercussions importantes sur la manière dont sont encadrées les activités professionnelles des élus européens et sur les règles de transparence applicables aux relations entre le monde politique et les grandes entreprises. Rachida Dati, figure médiatique et politique depuis près de deux décennies, voit son avenir personnel et professionnel se jouer dans cette salle d'audience parisienne.

info Source : 20 Minutes | Monde

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